Wadé : les origines

Wadé nous raconte son enfance :

« Au plus loin que je puisse remonter dans mes souvenirs, il me revient l’image de Papa, un toubab. Mais je ne l’ai pas beaucoup connu. Je me souviens seulement qu’il portait un uniforme. Ma mère, elle, était camerounaise… De Douala plus exactement. Maman… C’est bon de repenser à elle et à la petite case où j’ai vécu heureux jusqu’à l’âge de 10 ans.

C’est dans cette période que notre vie commença à changer. Ma mère n‘était plus la même. Elle ne riait plus, me regardait toujours tristement comme si elle allait me perdre l’instant d’après. Je me souviens de tous ces inconnus qu’elle recevait… pour s’adonner à ces rituels mystérieux. Elle me disait que c’était pour moi qu’elle faisait ça et que je comprendrais un jour. Mais je ne devais surtout pas y assister insistait-t-elle. J’étais trop jeune…

Une nuit, des cris assourdissants m’ont réveillé. Je me suis levé pour aller regarder au travers des lattes de bois de la porte de la case principale. Ce que j’ai pu voir m’effraya. Du feu, une lumière éblouissante, tous ces gens qui semblaient bouger de manière désarticulée, comme s’ils n’étaient plus responsables de leurs gestes. Ils étaient animés par une force qui semblait les contrôler. Au milieu de cette ronde de pantins, Maman flottait à un mètre au dessus du sol. Sa tête se retourna vers moi. Ces yeux étaient vides et brillaient comme deux torches. J’étais épouvanté. Je sus immédiatement que je devais quitter cet endroit, partir le plus loin possible. Je m’enfuis sans me retourner. Je me souviens avoir couru jusqu’à l’épuisement, jusqu’à me perdre.

Onze ans à peine et je prenais la route, seul, pour essayer de retrouver la seule personne en qui je pouvais avoir confiance : mon père. Ce n’est pas sa conduite exemplaire qui m’inspirait confiance, car il avait quitté Maman il y a très longtemps. Mais c’est plutôt son absence qui me rassurait. Et qu’il l’avait fuie, lui aussi. Partir pour échapper à cette magie à laquelle ma mère s’était totalement livrée : le vaudou.

Dans ma famille le bruit courait depuis toujours que mon père habitait Dakar. C’est là que j’allais. Par miracle, c’est au bout de 5 ans que j’y suis parvenu. Et, bien entendu, je n’ai jamais retrouvé mon père.

J’étais adolescent quand je suis arrivé dans la capitale du Sénégal, il fallait que je m’en sorte par mes propres moyens. La rue est devenue peu à peu ma maison, mon domaine. Et naturellement j’ai rencontré sur mon chemin des personnes assez peu recommandables. Mais ce furent mes seuls amis.

J’avais aussi fait la connaissance d’un toubab, un ancien militaire lui aussi. Un type sympathique qui m’avait pris en amitié. Il participa à mon éducation. C’est grâce à lui que je pus acquérir des connaissances théoriques et pratiques ainsi qu’une bonne culture générale. Nous nous retrouvions sur les terrasses pour discuter des heures et raconter nos aventures réciproques. Une belle amitié, mais qui se révéla être un malentendu. Je compris, trop tard, qu’il m’avait tendu un piège. Un soir, enivré et heureux, il m’avait fait signer un document qui me permettrait de « parcourir le monde » m’avait-il dit. À mon réveil, c’est sur le pont d’un bateau de la marine française, en regardant disparaître au loin les côtes du Sénégal, que j’ai réalisé que je venais de m’enrôler dans un régiment de tirailleurs. C’était au mois de janvier 1914. »

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